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Les dérives de l’administration et de l’État

Dans ma première chronique, j’ai évoqué l’apparition au cœur du système financier de l’État, dans les années 1988 1995, de pratiques de gestion dont j’ai estimé les conséquences désastreuses.

J’ai mis en évidence le développement, observé au quotidien, d’une évolution qui s’est installée dans l’esprit de trop nombreux responsables de la gestion des affaires de l’État, heureusement minoritaires. Céder aux tentations de l’argent.

Je prendrai le temps prochainement de publier deux livres sur la grande dérive d’une banque d’État, la plus grande, dont le coût final fut tel qu’il a affecté les discussions préalables à l’intégration de la France dans le système monétaire européen.

Ma publication sur les années fric portera essentiellement sur les professions originales qu’elles ont fait naître, dans la Politique, l’Économie, et les Médias. Elles ont marqué non seulement le quotidien des Français mais ont aussi occupé celui des juges.

Ces publications comme la série de celle qui figureront sur ce site feront simplement état des expériences vécues.

Comment illustrer leur réalité et les conséquences dont à l’évidence, les Français en payent aujourd’hui le prix ?

Concrètement, il faut que vous compreniez que les dix ans que j’ai passés, dont sept en service bénévole, pour traiter les sinistres de la crise financière et immobilière, puis bancaire, m’ont permis d’observer ce que je décris, aujourd’hui, après vingt ans de silence.

A l’époque, au cœur du secteur financier de l’État, qui avait été amputé par les privatisations opérées entre 1986 et 1988, des hauts responsables ont ressenti l’appel d’air, qui, malgré le nouveau pouvoir de 1988, les entrainerait vers de nouvelles privatisations. Il leur fallait changer de comportement en attendant la fin du « Ni-Ni ».

Il leur fallait conserver l’apparente rigueur et le sérieux des responsables supérieurs qui administrent l’État, les fameux grands commis des trente glorieuses. En même temps, il leur fallait éviter de jouer trop tôt les Has been, en montrant qu’ils savaient être des « money Makers » et préférer l’argent qu’on gagne à celui qu’on dépense.

Certains n’ont trouvé qu’un seul moyen : confier à d’autres les opérations qu’ils ne voulaient pas faire ou qu’ils ne savaient ni ne pouvaient pas faire parce que leurs devoirs, ou leur éthique les leurs interdisaient.

Ce principe a été appliqué à la lettre sans toujours apprécier la capacité des délégataires d’être à la hauteur de ces responsabilités. Je l’ai dénoncé dès mon arrivée au tribunal en 1992.

Face à cette dérive, il est évident que les barrières, naturelles chez les hauts responsables respectueux de l’intérêt de l’État, n’avaient plus la même solidité face à l’attraction que pouvait exercer la séduction du fric.

Toutes les spéculations immobilières et financières ont rapidement séduit ces opérateurs et conduit à installer le système simpliste et séducteur qui consistait à tirer le maximum d’argent de l’État banquier tout en n’en rendant que le minimum à l’État percepteur. Le tour fut vite joué.

Tout s’est arrêté entre 1995 et 1998. Chacun sait que je me suis retrouvé dans cette galère à laquelle j’étais totalement étranger au point qu’un hebdomadaire satirique m’a mis à la Une d’un de ses numéros spéciaux en me qualifiant de Seigneur des Poubelles de l’État. Sans méchanceté.

J’ai ri de la caricature, bien différente du caractère infamant de celle imposée à celui qui a eu sa poubelle à son nom, à la manière du sort réservé aux bannis de la ville de Padoue, au XIIIème siècle, installés sur la Pierre de la Honte. Je pense à Bernard TAPIE.

J’ai observé, au CDR qu’il avait contribué, à minima, au remplissage de la grande poubelle dans laquelle l’État, après deux rapports successifs, a accepté de prendre la charge des conséquences des catastrophes qu’il avait laissées s’installer en son sein. État qui, pour faire ce qu’il ne devait pas faire, a pris une inscription au registre du commerce que j’ai fait supprimer en arrivant.

À ce stade, il faut mettre en évidence une autre conséquence qui tient au fonctionnement interne de ces équipes de soi-disant responsables qui se sont mises à gérer ce que l’État et ses responsables institutionnels ne voulaient pas ne savaient pas ne pouvaient pas faire.

Non seulement elles ont rameuté autour d’elles tous ceux qui étaient séduits par l’aventure qui visait à tirer le maximum d’argent de l’État et à n’en rendre que le minimum à son percepteur. Puis, lorsque les choses ont mal tourné, elles sont allées chercher dans le portefeuille de leurs coopérateurs déchus l’argent qu’elles convoitaient.

Je pourrais citer de nombreux cas, mais ils resteront à jamais oubliés. Par contre, je ne peux pas éviter malgré mon silence de vingt-cinq ans d’aborder le cas de Bernard TAPIE.

Et ce pour la simple raison que toutes ses ambitions politiques, essentielles, se sont effondrées devant moi.

Avant de dire ce que je pense j’entends respecter la souffrance et le courage d’un homme avec lequel j’ai eu de longs entretiens en tête-à-tête lorsqu’il était sur le podium du pouvoir. Mon respect s’étend, quel que soient les reproches que la société ait pu faire à l’intéressé, à la famille qui souffre et lutte à ses côtés.

La faillite qui a entraîné son élimination de la sphère politique a été provoquée par le dépôt de bilan début décembre 1994, confié à ses avocats, de la société en nom collectif qu’il avait constitué avec son épouse. A ce jour, je n’ai pas compris pourquoi il l’avait fait, sauf à vouloir conserver l’immeuble qu’il occupe encore.

La loi sur ce type de sociétés oblige les juges. Il a suffi que le Procureur produise la situation fiscale de la société obtenue de Bercy, pour qu’elle soit mise en liquidation, et avec elle, ses associés, directement sanctionnés par la Loi.

Je n’ai rien connu, comme juge, des conflits de Bernard TAPIE avec son banquier. Par contre, j’ai retrouvé ses affaires dans les dossiers du CDR, au travers de montages compliqués, inaboutis, en particulier au Luxembourg, sans doute à la suite des opérations qui ont entrainé vingt ans de procès entre eux

En raison de ma présence dans le jugement de décembre 1994, j’ai refusé de m’intéresser à ce dossier et j’ai adressé, fin 1996, une note « blanche » à Bercy.

Il ressortait déjà du dossier que celui qui était qualifié de «  Flambeur » s’était fait rouler par plus malin que lui, grâce à des moyens aux apparences légales. Je l’ai écrit.

Le vent politique qui a beaucoup trop soufflé sur les dossiers transmis au CDR était mal orienté pour Bernard. TAPIE. La justice civile lui a donné tort. Puis le vent a tourné, et la justice arbitrale lui a donné raison. Enfin la justice pénale, saisie à la suite d’un nouveau changement de vent politique, lui a donné raison.

Que dire de plus sur ce cas concret.

Bernard TAPIE a été très adroitement roulé grâce au respect apparent des lois Françaises que permet l’usage astucieux des règles de la finance mondialisée.

Le juge commercial a l’habitude et la compétence pour ne pas se laisser guider par ces apparences lorsqu’elles sont utilisées dans des conflits entre personnes privées.

C’est impossible lorsque leur créateur est l’État lui-même, et encore plus lorsque la victime est un politicien provisoirement déchu, qui ne pèse plus rien dans la balance de la Justice.

Il y a quatre-vingt ans Philibert BESSON a payé de sa vie, en prison, cette volonté de l’État de ne jamais avoir tort. Qu’on se le dise, comme le hurlaient, à l’époque, les crieurs de rue.

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